Un crocodile pendu au plafond, des coquillages par tiroirs, une corne de « licorne », un ivoire tourné, une sphère armillaire : aux XVIe et XVIIe siècles, princes et savants réunissent dans une même pièce les merveilles de la nature et celles de l'art. Ces cabinets de curiosités, que les Allemands appellent Wunderkammer, chambres des merveilles, sont les ancêtres de nos musées. Ce guide raconte leur histoire, et ce qu'on y trouvait.
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L'essentiel en quatre points
Le mot. « Cabinet » désigne d'abord une pièce, pas un meuble. Les Allemands disent Kunstkammer, chambre d'art, ou Wunderkammer, chambre des merveilles.
Le contenu. Les productions de la nature (naturalia), les œuvres humaines (artificialia), les instruments de science (scientifica), les objets lointains (exotica).
Les grands cabinets. Rudolf II à Prague, Ferrante Imperato à Naples, Ole Worm au Danemark, les Tradescant à Londres.
La suite. Les cabinets fondent les premiers musées : l'Ashmolean en 1683, le British Museum en 1753 ; à la Révolution, les collections se rangent par discipline.
I.Repères
Le cabinet de curiosités en dates
De Dürer, qui rapporte des cornes et du corail en 1521, au muséum de Paris en 1793 : trois siècles de collections.
1521
En voyage aux Pays-Bas, Albrecht Dürer envoie chez lui des cornes d'animaux, du corail, de grandes nageoires de poisson.
1576-1612
Rudolf II réunit à Prague un cabinet sans rival au nord des Alpes.
1599
À Naples, Ferrante Imperato publie la première image d'un cabinet d'histoire naturelle.
Années 1630
L'Arche des Tradescant, à Londres, s'ouvre au public pour six pence.
1655
Le catalogue du cabinet d'Ole Worm paraît : la corne de « licorne » y est une dent de narval.
1683
L'Ashmolean ouvre à Oxford, avec les collections des Tradescant.
1714
Pierre le Grand fonde la Kunstkamera de Saint-Pétersbourg.
1753
Hans Sloane lègue plus de 71 000 objets : une loi crée le British Museum.
1793
Après les saisies de la Révolution, un muséum d'histoire naturelle est créé à Paris.
II.Les princes
La chambre des merveilles des princes
Frans Francken le Jeune, cabinet d'art et de curiosités, 1636 : tableaux, sculptures, coquillages, monnaies et un bol Ming. Tableau : Frans Francken le Jeune, Wikimedia Commons, domaine public.
Au XVIe siècle, le cabinet est un signe de puissance : le prince y montre aux ambassadeurs le monde entier rassemblé chez lui.
Le mot cabinet désigne d'abord une pièce, pas un meuble. Les Allemands parlent de Kunstkammer, chambre d'art, ou de Wunderkammer, chambre des merveilles : des collections qui veulent embrasser le monde, aux XVIe et XVIIe siècles.
Le plus fameux est celui de l'empereur Rudolf II. Installé à Prague en 1583, il réunit au château, de 1576 à sa mort en 1612, un cabinet sans rival au nord des Alpes. Il sert aussi la politique : on le montre aux diplomates de passage, comme une image du pouvoir impérial. Vers 1600, l'ivoire est à la mode, et Rudolf II emploie des tourneurs et des sculpteurs. Une partie de ses collections se trouve aujourd'hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne, ouvert en 1891.
Les marchands et les villes offrent aussi des cabinets : en 1632, Augsbourg donne au roi de Suède Gustave-Adolphe un meuble à curiosités, aujourd'hui à Uppsala. Les peintres les représentent : en 1636, Frans Francken le Jeune peint un cabinet où se côtoient tableaux, sculptures, coquillages, monnaies et un bol de porcelaine Ming.
III.Les savants
Imperato, Worm : le cabinet du naturaliste
Le cabinet de Ferrante Imperato à Naples, dans son Historia naturale de 1599 : la plus ancienne image d'un cabinet d'histoire naturelle. Gravure : Ferrante Imperato, Wikimedia Commons, domaine public.
Chez le savant, le cabinet devient un lieu d'étude : on classe, on compare, et l'on finit par démasquer la licorne.
En 1599, le Napolitain Ferrante Imperato publie son Historia naturale. Elle contient la plus ancienne image d'un cabinet d'histoire naturelle : un crocodile suspendu au plafond, des poissons conservés, des coquillages, des tiroirs de minéraux.
Le Danois Ole Worm réunit lui aussi un cabinet célèbre, dont le catalogue, le Museum Wormianum, paraît en 1655. On y apprend que la corne de « licorne », trésor de bien des collections, est en fait une dent de narval.
Le cabinet du savant est un lieu d'étude et d'expérience. Les instruments de science, les scientifica, y disent le savoir de leur propriétaire. Au début du XVIIIe siècle pourtant, les naturalistes se détournent des curiosités : ils y voient des exceptions à l'ordre de la nature, et cherchent plutôt à classer le monde entier.
IV.Les objets
Naturalia, artificialia : ce qu'on trouvait dans un cabinet
Le cabinet range ses trésors en quelques grandes familles : la nature, l'art, la science et les terres lointaines.
Catégorie
Ce qu'on y range
Exemples
Naturalia
Les productions de la nature : animaux, plantes, minéraux.
Les instruments de science, qui disent le savoir du maître des lieux.
Sphères armillaires, globes, astrolabes, horloges
Exotica
Les objets venus des terres lointaines.
Plantes et animaux exotiques, armes, vêtements, bols de porcelaine
En Dauphiné, le cabinet de l'abbaye de Saint-Antoine, créé entre 1747 et 1767, réunissait des agates et des quartz, des ammonites, des coraux, un nautile, un colibri, un œuf d'autruche, un caïman, un chameau conservé dans l'alcool, des vases précolombiens et des antiquités égyptiennes et romaines. En 1777, il est donné à la bibliothèque de Grenoble ; ses pièces sont aujourd'hui réparties entre quatre institutions de la ville.
V.Vers le musée
Du cabinet au musée
Le cabinet d'Ole Worm, frontispice du Museum Wormianum, 1655. Gravure : Ole Worm, Wikipédia, domaine public.
Ouverts au public, légués ou saisis, les cabinets donnent naissance aux premiers musées, du XVIIe au XVIIIe siècle.
À Londres, la famille Tradescant expose dans sa maison de Lambeth une collection qu'on appelle l'Arche : oiseaux, poissons, serpents, monnaies, coquillages, plumes, plantes rapportées de Virginie. On y entre pour six pence. Elias Ashmole en fait imprimer le catalogue en 1656, puis la reçoit en don ; en 1683, les collections remontent la Tamise en barge jusqu'à Oxford, où l'Ashmolean ouvre ses portes.
À sa mort, en 1753, le collectionneur Hans Sloane laisse plus de 71 000 objets : monnaies, livres, herbiers, objets anciens, spécimens rapportés de Jamaïque. Il les lègue à la nation contre 20 000 livres pour ses héritiers, à condition qu'un musée gratuit les accueille. Une loi du 7 juin 1753 crée le British Museum. En Russie, Pierre le Grand avait fondé dès 1714 la Kunstkamera de Saint-Pétersbourg.
Sur le continent, la Révolution française confisque les collections de la noblesse et du clergé ; on les répartit par discipline entre de nouveaux musées. Un muséum d'histoire naturelle est créé à Paris en 1793. Le cabinet, qui mêlait tout, laisse la place aux galeries spécialisées.
VI.À Paris
Deyrolle, un cabinet toujours ouvert
Une planche pédagogique d'Émile Deyrolle, « Renonculacées » : la maison en publie à partir de 1872. Planche : Émile Deyrolle, Wikimedia Commons, domaine public.
Fondée en 1831, la maison Deyrolle perpétue à Paris le goût des insectes, des animaux naturalisés et des planches de sciences naturelles.
En 1831, Jean-Baptiste Deyrolle, préparateur dans un musée de Bruxelles, fonde à Paris une maison qui fournit les musées de sciences naturelles et les collectionneurs. En 1872, elle lance ses premières planches pédagogiques d'histoire naturelle. En 1888, Émile Deyrolle installe la boutique au 46, rue du Bac, dans un ancien hôtel particulier, où elle se trouve toujours.
Le 1er février 2008, un incendie y détruit plus de 90 % des collections ; des artistes créent des œuvres à partir de ce qui reste, vendues pour financer la restauration. La boutique reste ouverte au 46, rue du Bac.
VII.Aujourd'hui
Un cabinet de curiosités chez soi
Crocodiles, coquillages et papillons sur la soie, une sphère armillaire, un sablier, un crâne : de quoi composer son propre cabinet.
D'abord une pièce où l'on range et montre ses collections ; plus tard, le meuble à tiroirs qui les contient.
Kunstkammer
« Chambre d'art » : le cabinet princier allemand.
Wunderkammer
« Chambre des merveilles » : autre nom allemand du cabinet de curiosités.
Naturalia
Les productions de la nature : animaux, plantes, minéraux.
Artificialia
Les œuvres de la main de l'homme : art, antiquités, objets travaillés.
Scientifica
Les instruments de science : sphères, globes, horloges.
Exotica
Les plantes, animaux et objets venus des terres lointaines.
Narval
Cétacé des mers arctiques dont la longue dent passait pour une corne de licorne.
Sphère armillaire
Instrument fait d'anneaux qui figurent les cercles du ciel autour de la Terre.
Planche pédagogique
Grande planche illustrée pour enseigner les sciences naturelles ; Deyrolle publie les siennes à partir de 1872.
IX.Questions fréquentes
Le cabinet de curiosités en cinq questions
Qu'est-ce qu'un cabinet de curiosités ?
Une pièce où, aux XVIe et XVIIe siècles, princes et savants réunissaient les merveilles de la nature et de l'art : animaux, minéraux, œuvres, instruments, objets lointains.
Quelle est la différence entre naturalia et artificialia ?
Les naturalia viennent de la nature (coquillages, fossiles, animaux) ; les artificialia sont faits de main d'homme (tableaux, sculptures, monnaies).
La corne de licorne existait-elle ?
Non : en 1655, le catalogue d'Ole Worm montre que la « corne de licorne » des collections est une dent de narval.
Quel est le lien entre cabinets de curiosités et musées ?
Les cabinets fondent les premiers musées : les Tradescant l'Ashmolean, ouvert en 1683, et Hans Sloane le British Museum, créé en 1753.
Où voir un cabinet de curiosités à Paris ?
La maison Deyrolle, fondée en 1831, est toujours installée au 46, rue du Bac, à Paris.
British Museum, « Sir Hans Sloane »Plus de 71 000 objets à sa mort en 1753 ; legs contre 20 000 livres ; loi du 7 juin 1753
Musée de Saint-Antoine-l'Abbaye, Fiche thématique « Le cabinet de curiosités » (2019)Naturalia, artificialia, scientifica, exotica ; le cabinet de Saint-Antoine (1747-1777) et ses objets ; le don à Grenoble en 1777
Deyrolle, « Notre histoire »Fondation en 1831 ; planches pédagogiques en 1872 ; 46, rue du Bac en 1888 ; incendie du 1er février 2008
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