Crinoline, tournure et corset : sous la robe victorienne
Sous la robe victorienne, trois pièces font la silhouette : le corset, qui marque la taille, et ce qui soutient la jupe, les jupons d'abord, la crinoline-cage à partir de 1856, puis la tournure dans les années 1870 et 1880. Ce guide les prend une à une : comment elles étaient faites, comment on les portait, et pourquoi le steampunk les fait passer dessus.
Lecture : 11 min
L'essentiel en cinq points
Le corset. Cousu en coton solide, baleiné de fanons de baleine, lacé dans le dos grâce aux œillets métalliques inventés dans les années 1820.
Les jupons. Dans les années 1840, la jupe en cloche repose sur plusieurs jupons, dont un en crin : la « crinoline » d'origine.
La crinoline-cage. En 1856, des cerceaux d'acier remplacent les jupons ; la mode s'en va vers 1868.
La tournure. Dans les années 1870, l'ampleur passe au bas du dos ; vers 1883, la tournure revient, rigide, en étagère, puis disparaît vers 1892.
La réforme. Dès les années 1880, des réformateurs combattent le corset ; dans les années 1890, la jupe se passe d'armature.
I.Repères
Trois dessous pour une silhouette
Le corset traverse tout le règne ; ce qui change, c'est ce qui porte la jupe : jupons, crinoline-cage, crinolette, tournure, puis plus rien.
Schéma : contours simplifiés, sans échelle.
Années 1820
Les œillets métalliques permettent de lacer le corset plus serré.
Années 1840
La jupe en cloche repose sur des jupons, jusqu'à six ou sept, dont un en crin.
1856
La crinoline-cage, à cerceaux d'acier, remplace les jupons.
Années 1850-1860
Le busc fendu permet de s'habiller seule ; les bretelles du corset disparaissent.
Vers 1868
La crinoline passe de mode ; la crinolette, demi-cage portée à l'arrière, assure la transition.
Années 1870
La tournure porte l'ampleur au bas du dos ; les corsets se moulent à la vapeur.
Vers 1883
La seconde tournure, rigide, en étagère ; en 1884, la tournure pliante New Phantom est brevetée.
Vers 1892
La tournure a disparu ; vers 1897, le corset droit devant annonce la silhouette en S.
II.Le corset
Le corset : baleines, busc et laçage
Corset, 1870-1889 : fermé devant par un busc à agrafes ; des bandes piquées soulignent la taille. Photo : The Metropolitan Museum of Art, Wikimedia Commons, domaine public (CC0).
Un corset victorien est cousu en coton solide, baleiné de fanons de baleine, fermé devant par un busc et lacé dans le dos.
Le corset moule la taille. On le coud le plus souvent à la main, dans un coton solide. Ses baleines ne sont pas des os : ce sont des fanons, tirés de la mâchoire supérieure des baleines à fanons, souples et solides à la fois. Des cordons cousus dans l'étoffe le renforcent. Au milieu du devant, un busc de bois ou de métal donne une ligne lisse.
Le corset se lace dans le dos. Les œillets métalliques, inventés dans les années 1820, permettent de le serrer davantage. Dans les années 1850 et 1860, le busc fendu, qui s'ouvre au milieu du devant, permet de l'enfiler sans aide ; les bretelles, placées au bord des épaules pour rester cachées sous les grands décolletés, disparaissent à la même époque. Dans les années 1870, le busc en cuillère galbe le ventre.
À la fin des années 1860, Edwin Izod met au point le moulage à la vapeur : le corset amidonné sèche sur un buste de cuivre chauffé, et prend une forme plus ronde et plus ferme. Dans les années 1870 et 1880, on ajoute des baleines pour lacer plus serré, et la silhouette en sablier s'accentue ; les baleines sont parfois gainées d'une étoffe contrastée, souvent du cuir.
Le laçage serré a ses détracteurs. La Rational Dress Society, fondée en 1881, combat le corset ; la robe esthétique, en marge de la mode, se porte sans lui. Dans les années 1890, les réformateurs proposent des corsets à rubans, en tissu aéré ou de maternité. Le V&A note que certaines de leurs affirmations sur la santé paraissent justes et d'autres exagérées, et que des femmes aimaient porter leur corset.
III.La crinoline
La crinoline : des jupons de crin à la cage d'acier
Crinoline-cage américaine des années 1860 : des cerceaux d'acier, de plus en plus larges vers l'ourlet, tenus par des rubans et une ceinture à boucle. Photo : The Metropolitan Museum of Art, Wikimedia Commons, domaine public (CC0).
Le mot désigne d'abord une étoffe raide de crin et de lin ; en 1856, il devient une cage de cerceaux d'acier, légère et bon marché.
Dans les années 1830 et 1840, la jupe en cloche repose sur plusieurs jupons, étagés, à volants, piqués ou raidis. Le V&A les dit « lourds, chauds et peu hygiéniques ». Les plus raides sont taillés dans une étoffe de crin de cheval tissé avec du lin, la crinoline ; le nom passe ensuite au vêtement lui-même.
En 1856 apparaît la crinoline-cage : des cerceaux d'acier dont le diamètre croît vers l'ourlet. Elle est plus légère que les jupons, se replie et se range. La machine à coudre la rend bon marché : elle se porte dans toutes les classes, et le magazine Punch parle de « Crinoline mania ». Les jupes atteignent leur plus grande ampleur entre 1858 et 1862.
Il faut apprendre à marcher et à s'asseoir sans montrer ses chevilles ni ses dessous ; les plus grandes cages passent mal dans les espaces étroits, et près d'un feu ouvert, ces jupes inflammables causent de graves accidents. Malgré tout, la plupart des femmes la préfèrent aux jupons lourds. Placés au plus étroit du buste, les cerceaux affinent la taille, qui remonte ; le corset s'élargit aux hanches. La crinoline fait voler les jupes : le pantalon de dessous redevient indispensable.
Vers 1860, la crinoline est en dôme ; vers 1862, elle part vers l'arrière, en pyramide. Elle passe de mode vers 1868.
IV.La tournure
La crinolette et la tournure : l'ampleur dans le dos
Tournure américaine de 1882, de profil : des lames gainées de tissu, en éventail, qui portent la jupe au bas du dos. Photo : The Metropolitan Museum of Art, Wikimedia Commons, domaine public (CC0).
La crinolette, demi-cage à l'arrière, fait le lien ; la tournure, coussin ou armature au bas du dos, règne dans les années 1870 et 1880.
Dès le milieu des années 1860, la crinolette, à devant plat et demi-cerceaux à l'arrière, remplace la crinoline qui rétrécit ; des boucles d'acier en haut accentuent le volume du dos. Elle annonce la tournure.
La tournure, que les Anglais appellent bustle ou dress-improver, et les Français aussi « faux cul », soutient la jupe froncée dans le dos, en plis et en volants souvent raidis de crin. Au milieu des années 1870, la jupe se resserre et l'ampleur descend : la tournure en cascade porte de longues traînes. Avec le devant plat et la jupe de dessus étroite, on s'assoit au bord du siège, ou l'on pousse la tournure de côté. Vers 1876, la ligne princesse, sans couture à la taille, la fait presque oublier.
Vers 1883, elle revient, plus marquée : des lames d'acier cousues dans la robe saillent à angle droit, en étagère ; elle atteint sa plus grande taille vers 1886. Certaines sont presque tout en acier, d'autres ressemblent à des coussins bourrés de crin, de duvet ou de paille. On porte une petite tournure fixée au corset pour marcher, un « pouf » modeste l'après-midi, une grande pour le bal. En 1884, la tournure New Phantom est brevetée : un pivot replie ses fils d'acier quand on s'assoit et les rouvre quand on se lève.
Le V&A note que la presse a exagéré les tournures extrêmes : la plupart de celles de ses collections sont plus modestes. À la fin des années 1880, la forme anguleuse passe de mode ; un petit coussin de crin la remplace, et vers 1892 elle a disparu.
V.Le reste des dessous
Chemise, pantalon, combinaison et jupons
Sous le corset, une chemise ; dessous, un pantalon ; par-dessus, des jupons. La combinaison réunit chemise et pantalon.
Pièce
Rôle
Quand
La chemise
Portée sous le corset, qui la cache.
Tout le règne
Le pantalon de dessous
Indispensable quand la crinoline fait voler les jupes.
Années 1850 et 1860
La combinaison
Chemise et pantalon d'une seule pièce.
Dès les années 1830 ; se répand dans les années 1870
Les jupons
Étagés, à volants, piqués ou raidis de crin, ils portent la jupe en cloche ; plissés ou à volants sous les jupes drapées.
Années 1840 ; années 1880
Le jupon divisé
Une sorte de pantalon, porté par quelques femmes, et discuté.
Dans les années 1890, la jupe se passe d'armature, l'ampleur monte aux manches et la taille redevient le centre de la silhouette.
La jupe des années 1890, en ligne trapèze, n'a plus de tournure ; elle demande encore des étoffes lourdes et des jupons raides pour tenir. L'ampleur monte aux manches, et la taille revient au centre. Le V&A rattache cette jupe simple à la « New Woman », instruite, qui travaille et fait du sport.
Corsets réformés, sous-vêtements de laine et jupes divisées gagnent la mode ordinaire ; quelques femmes d'avant-garde renoncent au corset. Vers 1897, le corset droit devant pousse la poitrine en avant et les hanches en arrière : c'est la silhouette en S des années 1900, dans notre guide de la mode édouardienne.
VII.Aujourd'hui
Sous la robe, ou par-dessus ?
Pour un bal victorien, le corset et la crinoline se portent dessous ; le steampunk, devenu un style vers 2007, passe le corset par-dessus et relève la jupe sur ses volants.
En 2013, le musée des Arts décoratifs de Paris consacre au sujet l'exposition « La mécanique des dessous », avec environ 200 pièces, du corps à baleines au « faux cul », et des crinolines, des corsets et des paniers à essayer. Pour la version steampunk, voyez nos robes et nos jupes steampunk.
VIII.Lexique
Le vocabulaire des dessous victoriens
Corset
Sous-vêtement baleiné et lacé qui moule la taille ; en anglais stays ou corset.
Baleine
Lame souple et solide tirée des fanons de la mâchoire des baleines à fanons ; on parle de « whalebone » en anglais.
Busc
Lame de bois ou de métal glissée au milieu du devant du corset.
Busc fendu
Busc en deux parties, qui s'ouvre devant pour enfiler le corset seule ; années 1850-1860.
Œillet
Petit anneau de métal qui renforce le trou du laçage ; inventé dans les années 1820.
Crinoline
D'abord une étoffe de crin et de lin, raide ; puis le jupon qui en est fait ; à partir de 1856, la cage de cerceaux d'acier.
Crinolette
Demi-crinoline à devant plat et cerceaux à l'arrière, du milieu des années 1860 aux années 1870.
Tournure
Coussin ou armature au bas du dos qui soutient la jupe ; en anglais bustle ou dress-improver, en français aussi « faux cul ».
New Phantom
Tournure pliante brevetée en 1884, qui se replie quand on s'assoit.
Combinaison
Chemise et pantalon de dessous d'une seule pièce.
Laçage serré
Pratique de serrer le corset au plus fort pour affiner la taille ; en anglais tight-lacing.
IX.Questions fréquentes
Les dessous victoriens en cinq questions
Quelle est la différence entre crinoline et tournure ?
La crinoline-cage, apparue en 1856, élargit la jupe tout autour du corps ; la tournure, à partir de 1870, ne porte le volume qu'au bas du dos.
Les baleines des corsets étaient-elles des os de baleine ?
Non : ce sont des fanons, tirés de la mâchoire supérieure des baleines à fanons ; souples et solides, ils servaient à baleiner les corsets.
Comment s'habillait-on seule avec un corset ?
Le busc fendu, apparu dans les années 1850 et 1860, s'ouvre au milieu du devant : selon le V&A, il rend plus facile de s'habiller seule.
Quand la crinoline a-t-elle disparu ?
Elle passe de mode vers 1868 ; la crinolette, à l'arrière, puis la tournure des années 1870 prennent sa place.
Pourquoi le corset steampunk se porte-t-il dessus ?
Le steampunk, devenu un style vers 2007, reprend les pièces victoriennes et les montre : le corset, sous-vêtement au XIXe siècle, devient une pièce de dessus. Voir l'esthétique steampunk.
Les dates et les faits de ce guide s'appuient sur les ressources suivantes.
Victoria and Albert Museum, « Corsets, crinolines and bustles: fashionable Victorian underwear »Chemise, combinaison et jupons ; corset (baleine, busc, busc fendu, œillets, moulage à la vapeur, réforme) ; crinoline (1856, vers 1868) ; crinolette ; tournure (années 1870, vers 1883, New Phantom de 1884) ; fin de siècle
Fashion Institute of Technology, « 1850-1859 », Fashion History TimelineCrinoline-cage de 1856, bon marché, portée dans toutes les classes ; plus grande ampleur entre 1858 et 1862 ; costume Bloomer, 1851
Fashion Institute of Technology, « 1870-1879 », Fashion History TimelinePremière tournure, à partir de 1870 ; ligne princesse vers 1876 ; corsets moulés à la vapeur ; combinaison
Fashion Institute of Technology, « 1880-1889 », Fashion History TimelineSeconde tournure (1883-1891), plus grande taille vers 1886, tournure pliante ; robe esthétique ; Rational Dress Society, 1881
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