Après la mort du prince Albert, en 1861, la reine Victoria s'habille de noir jusqu'à sa propre mort, en 1901. Le deuil devient une mode, avec ses étoffes, le crêpe d'abord, la soie ensuite, son bijou, le jais de Whitby, ses magasins et ses règles, qui fixent pour chaque parent la durée du noir et du demi-deuil. Ce guide en reprend les étapes, les matières et l'héritage.
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L'essentiel en cinq points
La date. 1861 : à la mort du prince Albert, Victoria prend le deuil ; elle le porte jusqu'en 1901.
Les étapes. La veuve porte un an et un jour le bonnet et le voile ; le deuil complet dure de dix-huit mois à deux ans, suivi d'un demi-deuil.
L'étoffe. Le crêpe de soie noir couvrait autrefois la robe de la veuve la première année ; les soies côtelées viennent ensuite, puis le gris et le mauve.
Le bijou. Le jais, taillé à Whitby, dans le Yorkshire ; vers 1870, ce commerce y emploie plus de huit cents personnes.
L'héritage. Le noir et la dentelle du deuil élégant reviennent avec le goth, au début des années 1980.
I.Repères
Le deuil victorien en dates
De l'atelier de crêpe de 1794 au manuel de 1888, le deuil victorien est une industrie autant qu'un usage.
1794
George Courtauld fonde son entreprise textile ; elle deviendra le premier fabricant britannique de crêpe de deuil.
1808
Premiers ateliers de jais à Whitby, dans le Yorkshire.
1861
Mort du prince Albert ; Victoria prend le deuil, qu'elle portera jusqu'à sa mort.
1865
Peter Robinson ouvre son magasin de deuil sur Regent Street, à Londres.
1871
Le recensement compte plus de huit cents hommes, femmes et enfants dans le commerce du jais à Whitby.
1876
Peter Robinson publie un catalogue de vêtements de deuil tout faits, vendus par correspondance.
1888
Le manuel Manners and Rules of Good Society fixe la durée du deuil pour chaque parent.
22 janvier 1901
Mort de la reine Victoria.
2014
Le Metropolitan Museum of Art consacre une exposition au vêtement de deuil, de 1815 à 1915.
II.Victoria
Victoria en noir et la mode du deuil
Edwin Landseer, Queen Victoria at Osborne, 1865 : quatre ans après la mort d'Albert, la reine est en noir de la tête aux pieds. Tableau : Edwin Landseer, Wikimedia Commons, domaine public.
Le deuil de la reine dure quarante ans ; il pèse sur le choix des étoffes de plusieurs décennies, surtout chez les femmes de la classe moyenne d'un certain âge.
Le prince Albert meurt en 1861. Victoria porte le noir, en diverses combinaisons, jusqu'à sa mort, en 1901. Selon l'historienne du textile Viveka Hansen, ce deuil influence le choix des étoffes pendant plusieurs décennies, « surtout chez les femmes d'âge mûr ou âgées de la classe moyenne ».
La cour fixe le ton ; la presse le répand. « Les règles du deuil, fixées par la famille royale, se diffusent dans toutes les classes par les magazines de mode », résume Jessica Regan, commissaire au Metropolitan Museum. Au milieu du siècle, les villes d'Europe et d'Amérique ont leurs magasins de deuil, les mourning warehouses, qui vendent tout ce qu'il faut pour porter le noir.
À Londres, Peter Robinson ouvre le sien sur Regent Street en 1865 : il promet d'avoir en stock « tout ce qu'exige une tenue de deuil, à la dernière mode », se déplace à domicile et lance, en 1876, un catalogue de vêtements tout faits vendus par correspondance.
III.Les règles
Combien de temps porter le deuil ?
En 1888, un manuel de savoir-vivre fixe pour chaque parent la durée du noir et celle du demi-deuil : de deux ans pour une veuve à trois semaines pour un cousin éloigné.
Le manuel Manners and Rules of Good Society, publié en 1888 par « un membre de l'aristocratie », donne deux durées pour chaque deuil, une longue et une courte. La veuve porte le deuil complet deux ans, ou dix-huit mois ; autrefois, note-t-il, elle portait le crêpe un an et neuf mois, et la première année sa robe en était toute couverte. La mode nouvelle ne le garde qu'en garniture, six ou huit mois, et certaines veuves s'en passent.
Le bonnet et le voile se portent un an et un jour. Les diamants se portent avant l'or, permis après un an. La veuve ne paraît pas dans le monde pendant trois mois et ne va ni au bal ni à la danse la première année. Le veuf, lui, porte le deuil un an et ressort au bout de trois mois ; les hommes, note le manuel, ont « beaucoup de latitude ».
Deuil de…
Durée, d'après le manuel de 1888
Dont demi-deuil
Un mari (veuve)
Deux ans, ou dix-huit mois
Trois mois
Une épouse (veuf)
Un an
—
Un parent, un enfant
Douze mois
Deux à quatre mois
Un frère, une sœur
Six mois, ou quatre
Un à deux mois
Un grand-parent
Six mois, ou quatre
Deux à trois mois
Un oncle, une tante
Trois mois, ou six semaines
Trois semaines à un mois
Un cousin germain
Six semaines, ou un mois de noir
Trois semaines
Un cousin issu de germain
Trois semaines de noir, facultatif
—
Durées d'après Manners and Rules of Good Society (1888), reprises par The Victorian Web.
IV.Les étoffes
Le crêpe, la soie et les couleurs du demi-deuil
Ensemble de deuil américain, 1870-1872, conservé au Metropolitan Museum : une étoffe noire et mate, des volants, un ourlet plissé et une traîne. Photo : The Metropolitan Museum of Art, Wikimedia Commons, domaine public (CC0).
Le crêpe de soie noir, mat et froissé, est l'étoffe du grand deuil ; à mesure que le deuil avance, viennent les soies côtelées, puis le gris et le mauve.
Le crêpe est l'étoffe du grand deuil : une soie noire, mate, à l'aspect froissé. En Angleterre, l'entreprise fondée par George Courtauld en 1794 en devient le premier fabricant ; son fils Samuel la reprend en 1816. Le Metropolitan Museum conserve un ensemble de deuil de 1870-1872, en crêpe de soie noir et mousseline noire, et un voile de crêpe de soie de 1875 environ.
Le Met décrit une progression : on passe du crêpe aux soies côtelées, puis la couleur entre dans le deuil, en gris et en mauve. Les vêtements de deuil du musée de Whitby, des années 1870 aux années 1890, sont en soie côtelée doublée de soie sombre, en velours, en satin, garnis de rubans, de dentelle et de tulle perforé.
En français, l'Académie résume la règle : être en grand deuil, c'est être vêtu de noir de la tête aux pieds, et l'on met « un crêpe en signe de deuil ». Le noir n'a pas toujours été la couleur du deuil : les reines de France le portaient en blanc jusqu'au XVIe siècle, et Anne de Bretagne fut la première à le porter en noir ; les rois le portaient en violet ou en pourpre, couleurs royales.
V.Le bijou
Le jais de Whitby, bijou du deuil
Broche de deuil victorienne en jais : cabochon poli, frise de grecques et bord torsadé. Photo recadrée sur la face avant. Photo : Birmingham Museums Trust, Teresa Gilmore, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.
Le jais, noir, se taille à Whitby depuis 1808 ; vers 1870, le commerce y fait vivre plus de huit cents personnes.
La principale source de jais britannique est Whitby, dans le Yorkshire ; les premiers ateliers y ouvrent en 1808. Il devient le bijou du deuil au milieu du XIXe siècle : le V&A conserve un collier en jais sculpté de 1875 environ.
Le jais orne aussi les vêtements : perles, cabochons, paillettes, broderies. Selon Viveka Hansen, tout bijou de jais est permis pendant le deuil, et l'on en coud jusque sur les abat-jour. Les ornements de jais se cousent ensuite sur des vêtements tout faits, achetés sur place ou dans les magasins des grandes villes.
L'industrie est à son sommet vers 1870 : le recensement de 1871 compte plus de huit cents hommes, femmes et enfants dans le commerce du jais à Whitby et à Ruswarp. Vers 1890, ils sont moins nombreux, mais le métier compte encore, comme le montre une photographie d'atelier de Frank Meadow Sutcliffe.
VI.Aujourd'hui
Du deuil victorien à la mode gothique
Le noir, la dentelle et le jais du deuil élégant reviennent avec le goth, né en 1982 dans un club de Londres : une robe longue noire en soie suffit à en garder l'esprit.
En 1982, la Batcave ouvre ses soirées à Londres : le goth y fixe une mode de noir, de dentelle et de souvenirs victoriens. Voyez nos robes gothiques victoriennes et l'univers gothique romantique.
VII.Lexique
Le vocabulaire du deuil
Grand deuil
Le premier temps du deuil, où l'on est vêtu de noir de la tête aux pieds.
Demi-deuil
Le dernier temps du deuil, où le noir s'allège ; en anglais half-mourning.
Crêpe
Étoffe de soie noire, mate et froissée, du grand deuil ; par extension, le brassard ou le ruban noir porté en signe de deuil.
Crêpe lisse
Crêpe plus léger, permis pour le voile de la veuve, comme la mousseline de soie.
Jais
Matière noire, taillée à Whitby, dans le Yorkshire ; le bijou du deuil victorien.
Magasin de deuil
Boutique spécialisée qui vend tout le nécessaire du deuil ; en anglais mourning warehouse.
Prendre le deuil
Commencer à porter les vêtements de deuil ; on le « quitte » à la fin.
VIII.Questions fréquentes
Le deuil victorien en cinq questions
Pourquoi les victoriens portaient-ils le noir ?
Le noir était déjà la couleur du deuil ; après la mort du prince Albert, en 1861, Victoria le porte jusqu'en 1901, et il devient une mode, diffusée dans toutes les classes par les magazines.
Combien de temps durait le deuil d'une veuve ?
Deux ans, ou dix-huit mois, selon un manuel de 1888, dont trois mois de demi-deuil ; le bonnet et le voile se portaient un an et un jour.
Qu'est-ce que le crêpe de deuil ?
Une soie noire, mate et froissée, qui couvrait la robe de la veuve la première année ; en Angleterre, l'entreprise Courtauld en était le premier fabricant.
Qu'est-ce que le jais de Whitby ?
Une matière noire, taillée à Whitby, dans le Yorkshire, depuis 1808 ; vers 1870, ce commerce y employait plus de huit cents personnes.
Le deuil a-t-il toujours été noir ?
Non : jusqu'au XVIe siècle, les reines de France le portaient en blanc, et les rois en violet ou en pourpre.
Les dates et les faits de ce guide s'appuient sur les ressources suivantes.
The Metropolitan Museum of Art, « Death Becomes Her: A Century of Mourning Attire » (communiqué, 2014)Exposition de 2014 (1815-1915, une trentaine de tenues) ; robes de Victoria et d'Alexandra ; du crêpe aux soies côtelées, puis gris et mauve ; « warehouses » ; citations de Harold Koda et Jessica Regan
The Victorian Web, Viveka Hansen, « Mourning dress » (2016)Le noir après 1861 ; deux temps du deuil de la veuve ; étoffes du musée de Whitby ; jais de Whitby vers 1870 et en 1871 ; Peter Robinson, 1865 et 1876
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