Le japonisme : quand le Japon inspire l'Europe (1860-1910)
Dans les années 1850, le Japon rouvre ses ports. En quelques décennies, ses estampes, ses laques, ses soies et ses kimonos gagnent Paris et Londres : les peintres les copient, les marchands les vendent, les femmes portent le kimono chez elles. Le critique Philippe Burty donne un nom à cet engouement en 1872 : le japonisme. Ce guide en suit les étapes, de l'exposition de Londres en 1862 aux manteaux kimono de Poiret.
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L'essentiel en cinq points
L'ouverture. Fermé à l'Occident depuis 1600 environ, le Japon reprend le commerce dans les années 1850 ; le port de Yokohama ouvre en 1859.
Le mot. Philippe Burty forge le mot « japonisme » en 1872, pour la vogue de l'art japonais en Europe.
Les peintres. Whistler, Manet, Monet, Van Gogh : l'estampe japonaise leur apprend les aplats et les couleurs vives.
Le kimono. À la fin du XIXe siècle, les femmes d'Europe et d'Amérique portent le kimono chez elles et taillent des robes dans ses étoffes.
La mode. De Paquin à Poiret et Vionnet, la coupe droite du kimono entre dans la haute couture au début du XXe siècle.
I.Repères
Le japonisme en dates
Un demi-siècle, de la Manga d'Hokusai trouvée dans un emballage aux manteaux kimono des couturiers parisiens.
1856
Le graveur Félix Bracquemond découvre des croquis de la Manga d'Hokusai qui servent d'emballage.
1859
Le port de Yokohama ouvre ; la soie devient l'une des grandes exportations du Japon.
1862
À l'Exposition internationale de Londres, Rutherford Alcock montre sa collection d'objets japonais.
1867
Le shogunat et les fiefs de Satsuma et de Saga exposent à l'Exposition universelle de Paris.
1872
Philippe Burty forge le mot « japonisme ».
1875
Arthur Lasenby Liberty ouvre sa boutique sur Regent Street, à Londres.
1876
Monet expose « La Japonaise », sa femme Camille en kimono rouge.
1887
Van Gogh copie Hiroshige et organise une exposition d'estampes japonaises à Paris.
1888-1891
Siegfried Bing publie « Le Japon artistique », en français, en anglais et en allemand.
Vers 1907
Paquin crée des « manteaux japonais » ; le kimono devient une tendance de la mode.
II.L'ouverture
Le Japon s'ouvre, l'Europe découvre
Une page de la Manga d'Hokusai, recueil de croquis du début du XIXe siècle ; en 1856, Bracquemond en découvre dans un emballage. Estampe : Katsushika Hokusai, Wikimedia Commons, domaine public.
Les objets japonais arrivent par le commerce et par les expositions universelles : Londres en 1862, Paris en 1867.
Fermé à l'Occident depuis 1600 environ, le Japon rouvre son commerce dans les années 1850. En 1859, le port de Yokohama ouvre, et la soie devient l'une des grandes exportations du pays. Les estampes arrivent parfois par hasard : en 1856, le graveur Félix Bracquemond découvre des croquis de la Manga d'Hokusai qui servent d'emballage.
À l'Exposition internationale de Londres, en 1862, le Japon n'envoie rien d'officiel. Rutherford Alcock, premier représentant britannique au Japon, montre sa propre collection : laques, sabres, manteaux de paille, lanternes, sandales. L'ambassade japonaise, venue en Europe pour négocier, assiste à l'ouverture le 1er mai ; l'un de ses membres trouve ces objets vieux et pauvres.
À Paris, en 1867, le Japon expose pour de bon : le shogunat et les fiefs de Satsuma et de Saga y participent. Selon l'historien Watanabe Hirotaka, l'art japonais compte alors déjà de fervents amateurs dans la capitale.
III.Le mot et les marchands
Burty, Liberty, Bing : nommer et vendre le Japon
Utagawa Hiroshige, Le Jardin des pruniers à Kameido, 1857, série des Cent vues célèbres d'Edo : le genre d'estampe que vendent Hayashi et Bing, et que Van Gogh copie en 1887. Brooklyn Museum. Estampe : Utagawa Hiroshige, Brooklyn Museum, domaine public.
Un critique nomme la mode, des marchands l'entretiennent : Liberty à Londres, Hayashi et Bing à Paris.
En 1872, le critique Philippe Burty forge le mot japonisme pour la vogue de l'art japonais en Europe. La Tate le définit comme l'engouement de l'Occident pour l'art et le décor japonais.
À Londres, Arthur Lasenby Liberty ouvre sa boutique sur Regent Street en 1875. Il importe des étoffes du Japon et de l'Inde, très prisées des esthètes, et ouvre un rayon de robes en 1884. En 1891, le Victoria and Albert Museum lui achète un kimono.
À Paris, le marchand Hayashi Tadamasa pousse Edmond de Goncourt à écrire sur Utamaro, en 1891, et sur Hokusai, en 1896. Siegfried Bing publie de 1888 à 1891 Le Japon artistique : trente-six numéros mensuels, en français, en anglais et en allemand, avec des textes de Burty, de Goncourt et de Louis Gonse. En décembre 1895, il ouvre sa galerie, la Maison de l'Art nouveau.
IV.Les peintres
Whistler, Monet, Van Gogh : le kimono et l'estampe
Claude Monet, La Japonaise, 1876 : Camille Monet, en perruque blonde, dans un uchikake rouge brodé d'un guerrier, devant un mur d'éventails. Museum of Fine Arts, Boston. Tableau : Claude Monet, Wikipédia, domaine public.
Les peintres habillent leurs modèles en kimono, puis apprennent de l'estampe ses aplats, ses couleurs vives et ses cadrages.
À Londres, l'Américain James McNeill Whistler est, selon la Tate, le principal passeur du japonisme en Grande-Bretagne. Sa Princesse du pays de la porcelaine, signée en 1864, montre une femme en kimono, un éventail à la main. À Paris, Manet glisse un paravent japonais dans son portrait d'Émile Zola, en 1868.
En 1876, Monet expose à la deuxième exposition impressionniste La Japonaise : sa femme Camille, en perruque blonde, porte un uchikake rouge, un kimono de dessus rembourré et brodé, emprunté à un ami. La toile mesure plus de deux mètres de haut. Monet la reniera plus tard : en 1918, il la traite de « saleté ».
Van Gogh collectionne les estampes avec son frère Theo : ils en réunissent des centaines. En 1887, il copie deux paysages de Hiroshige, dont le Jardin des pruniers à Kameido ; il en avive les couleurs et ajoute des bordures de caractères japonais. La même année, il organise une exposition d'estampes à Paris. La Tate résume la leçon : des aplats, des couleurs vives, une stylisation qui sert le réel.
V.Le kimono
Le kimono entre dans la garde-robe
Robe de chambre japonaise de 1896-1898, en soie matelassée et brodée, coupée à l'occidentale : col montant, manches bouffantes, brandebourgs. Metropolitan Museum of Art. Photo : The Metropolitan Museum of Art, metmuseum.org, domaine public (CC0).
D'abord porté chez soi, le kimono inspire ensuite les couturiers : Paquin vers 1907, Poiret dans les années 1910, Vionnet après lui.
À la fin du XIXe siècle, selon le Kyoto Costume Institute, les femmes d'Europe et d'Amérique portent le kimono chez elles et font tailler des robes dans des étoffes de kimono. Le Japon s'adapte : en 1873, le négociant en soie Shiino Shobey, de Yokohama, visite l'Exposition universelle de Vienne, puis fait faire des robes d'intérieur matelassées en soie habutae pour l'Occident. Le Metropolitan Museum conserve une robe de chambre japonaise de 1896-1898, en soie.
Les motifs japonais gagnent la couture parisienne dans les années 1890 : vers 1890, une robe de jour de Doucet en soie japonaise ; vers 1892, une robe du soir de Worth à motifs japonisants. La tea gown, robe d'intérieur de l'après-midi, mêle elle aussi le japonisme à l'Art nouveau ; voyez notre guide déshabillé, peignoir, nuisette, liseuse.
Vers 1907, Paquin crée des « manteaux japonais » qui reprennent les coutures du kimono. Dans les années 1910, Poiret appelle « manteaux kimono » ses manteaux amples coupés droit ; à la fin de la décennie, Vionnet construit des robes sur la structure du kimono. Le Metropolitan Museum le rappelle : les couturiers d'Occident ont étudié le kimono dans les estampes, et sa coupe droite, sa silhouette enveloppante ont marqué la mode pour longtemps.
VI.Nuances
Japonisme n'est pas Japon
Le japonisme est un style européen : il emprunte au Japon, le mêle à d'autres cultures d'Asie, et ne se confond pas avec l'art japonais.
Le japonisme regarde le Japon depuis l'Europe. Le Fashion Institute of Technology le décrit comme un style européen inspiré du Japon après l'ouverture de son commerce, qui n'est pas japonais en soi et se mêle souvent à d'autres cultures d'Asie.
Il faut donc distinguer trois choses. Le kimono japonais est un vêtement à part entière, avec ses règles, ses étoffes et ses occasions. Le vêtement à manches kimono n'emprunte que sa coupe de manche, large et droite. La création d'inspiration japonisante reprend des motifs, grues, chrysanthèmes, vagues, sur une coupe d'Occident. Le chrysanthème, apprécié en Europe dès le milieu du XIXe siècle, devient un symbole du Japon avec Madame Chrysanthème de Pierre Loti, en 1887.
VII.Aujourd'hui
Le japonisme en soie, aujourd'hui
Des kimonos de soie à imprimé de grues, un ensemble au ginkgo : des pièces d'inspiration japonisante, pour la maison.
Les dates et les faits de ce guide s'appuient sur les ressources suivantes.
Tate, « Japonisme », Art TermLe Japon fermé à l'Occident vers 1600, le commerce rouvert dans les années 1850 ; Burty et le mot ; aplats, couleurs vives ; Whistler, Godwin, Dresser
Bibliothèque nationale de la Diète (Japon), « Second London International Exposition of 1862 »Pas d'envoi officiel du Japon ; la collection de Rutherford Alcock ; l'ambassade Takeuchi à l'ouverture, le 1er mai 1862
Kyoto Costume Institute, « Japonism in Fashion », Google Arts & CultureYokohama, 1859 ; Paris, 1867 ; Shiino à Vienne, 1873 ; Liberty, 1875 ; Loti, 1887 ; Doucet, Worth, Paquin, Poiret, Vionnet
Victoria and Albert Museum, Esme Whittaker, « Liberty » (blog du V&A, 2011)Boutique de Regent Street, 1875 ; étoffes japonaises et indiennes ; rayon de robes, 1884 ; kimono acheté par le V&A en 1891
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